Une éthique de l'enseignement : l'expérience du cégep André-Laurendeau

Numéro: 

3

Volume: 

13
Roy, Claude

Quand on fait l’effort de se rappeler ses années de collège, du moins si l’on appartient à ma génération, un personnage souverain occupe tout l’espace, qui n’est ni le directeur, ni un professeur, ni même un collègue, mais... le préfet de discipline. Homme d’autorité, il représentait la loi. Une loi qui ne se contentait pas de sévir en cas de vol, de meurtre ou d’atteinte à la propriété, mais couvrait à peu près toutes les sphères de la vie privée lorsqu’elle se passait... en public. Je m’explique. Je viens d’un temps où une séparation rigoureuse entre la vie privée et la vie publique n’existait à peu près pas. Les valeurs sur lesquelles reposait la société faisaient un large consensus. C’était avant le Bill omnibus, cette loi qui se proposait de sortir l’État de nos chambres à coucher. C’était avant l’introduction des Chartes de droits qui, au Québec d’abord, au Canada ensuite, reconnaîtraient l’intégrité des individus, la valeur de leurs choix en matière d’orientation religieuse, sexuelle, vestimentaire et j’en passe, consacrant ainsi une séparation nettement plus marquée entre la sphère du privé et celle du public. Les valeurs que le professeur d’autrefois n’avait qu’à transmettre sans se poser de questions ne font plus partie du consensus social. Un professeur peut se voir accusé d’imposer ses valeurs à quelqu’un qui ne les partage pas. Les parents peuvent rappliquer. Les avocats se mettre de la partie. Au nom de quoi transmettre des valeurs? Et sans référence à un cadre commun, ce que Charles Taylor appelle les horizons de sens, comment éduquer? Ces changements sociaux n’ont pas touché que le seul domaine de l’enseignement. Ils ont profondément bouleversé les pratiques professionnelles. Le rapport à l’autorité n’est plus ce qu’il était. Nous devons parler aujourd’hui d’une responsabilité partagée plutôt que de l’exercice d’un pouvoir. Le consentement, notion juridique qui traduit bien les changements intervenus dans la société, est à la base des interventions de quiconque fait profession de venir en aide. Enseigner, éduquer, vouloir le bien de quelqu’un, parfois même malgré lui, ne peut s’envisager aujourd’hui sans consentement. C’est comme ça que les contrats se sont multipliés dans l’École. Aujourd’hui, pour exercer une autorité dans une classe, vous devez obtenir le consentement des élèves. Vous les faites parfois adhérer à un contrat dans lequel les règles minimales, sans lesquelles un cours ne pourrait se donner, sont expliquées et justifiées rationnellement. Avant qu’on se méprenne sur mes intentions, je tiens à préciser que mon discours, ici, n’est pas nostalgique. Je ne tiens pas du tout à retourner au bon vieux temps. Même si les difficultés dans lesquelles nous nous débattons actuellement valent bien les anciennes, je suis convaincu que la solution n’est pas dans un retour à la tradition, mais dans la construction d’un espace de dialogue dans lequel des horizons de valeurs partagées pourront, à la fois, nous éviter de retomber dans la pensée unique et nous faire échapper au relativisme moral qui paralyse toute forme d’intervention dans le domaine des valeurs.

L’AQPC reconnait, en 2014-2015, la contribution financière de Patrimoine canadien au développement technologique de la revue, par l’entremise du Fonds du Canada pour les périodiques, volet Innovation commerciale pour les périodiques imprimés.

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