Un drôle de métier

Numéro: 

2

Rubrique: 

Volume: 

13
Roy, Claude

Je ne suis sans doute pas le seul enseignant à professer jour et nuit. J’entends par là, à continuer d’enseigner même en dormant. Pas à dormir en enseignant, comme il peut m’arriver certains jours, mais à enseigner en dormant, comme il peut m’arriver certaines nuits. Autrement dit, il m’arrive de rêver que j’enseigne, comme si je n’en avais pas déjà assez de mes jours. Ou plutôt parce que j’en ai assez. Je ne suis sans doute pas le seul donc. Certains rêvent qu’ils sont tout nus devant la classe. D’autres, qu’ils ont oublié ce qu’ils avaient minutieusement préparé. D’autres encore, qu’ils ont oublié de se lever et qu’ils arrivent en retard. Tous ces rêves ne font pas grands mystères et sont assez faciles à interpréter. Ils ne trompent pas beaucoup. Moi, je rêve que je fais face à une classe en révolte. C’est un rêve récurrent. Le même depuis plus de vingt-cinq ans. Sa fréquence n’est pas régulière. Il n’est même pas très fréquent. Mais quand je rêve, c’est ce rêve que je fais. Cette nuit, après que Julie m’eût demandé dans la journée si enseigner était une vocation, c’est ce rêve que j’ai fait.
J’entre dans une classe où il n’y a que quelques étudiants. L’un d’entre eux doit faire un exposé. Des étudiants continuent d’entrer les uns après les autres, sans se presser. Comme le temps s’écoule plus rapidement qu’eux, je finis par me fâcher. « Je vous préviens que si dans cinq minutes il n’y a pas quinze étudiants dans la classe, le cours est annulé… » Les étudiants se mettent alors à crier « Youppi ! Youppi! ». « … et reporté à la prochaine journée de travail personnel. » Là, on ne rit plus. Une étudiante, du fond de la classe, crie à celui qui doit faire l’exposé : « Awaye, commence qu’on en finisse ». Je bondis, furieux : « Mais, taisez-vous ! Laissez-le parler. » Une autre étudiante s’écrie, le visage rouge de colère : « Comment, taisez-vous? C’est au professeur de se taire. Nous, on n’a pas besoin de lui! ». Pénible! Habituellement, quand je suis rendu à penser pénible, je me réveille.
Le pire, c’est que je ne suis pas loin de penser comme eux. À quoi ça sert un professeur? Suis-je si sûr qu’ils ont besoin de moi? Ce n’est pas pour rien que ce rêve récurrent me poursuit. Il traduit mes angoisses profondes. Professionnelles et existentielles. Quand, avec un peu de recul, j’analyse mon rêve, j’y vois une remise en question : de la classe comme lieu de pouvoir, de l’enseignement comme transmission de savoirs, de l’apprentissage comme mémorisation. C’est toute ma conception de la profession qui est bousculée, comme elle a effectivement été bousculée avec les années. À tel point que je me sens parfois autorisé à dire qu’on m’a engagé sous de fausses représentations. On m’a offert une job qui n’existe plus, ou qui, peut-être, n’a jamais même existé autrement qu’en rêve (pas dans le mien, mon cauchemar, mais dans d’autres rêves, ceux qui ont quelque chose à voir avec l’utopie). C’est l’histoire de ces transformations que je voudrais esquisser ici pour mieux cerner les effets qu’elles ne peuvent pas manquer d’avoir sur nos représentations sociales et personnelles de la profession, et finalement, sur notre estime de nous-mêmes comme enseignants. Une drôle d’introduction pour une drôle de question : enseigner a-t-il quelque chose à voir avec la vocation?
DES CHANGEMENTS DANS NOS REPRÉSENTATIONS PERSONNELLES
Il ne faut pas remonter à beaucoup d’années pour retrouver les figures de la vocation. Au Québec, avant la Révolution tranquille, les religieux, les religieuses avaient cette vocation. Nous avons hérité, dans la santé et dans l’éducation, de représentations liées à leur statut particulier. Dans la France républicaine, le curé du village, l’instituteur et le médecin de campagne formaient un trio indissociable. Le curé soignait les âmes, le médecin soignait les corps, l’instituteur était plus particulièrement porteur des idéaux démocratiques : la libre-pensée, le savoir, le progrès. Tous trois avaient la vocation. Tous trois étaient à leur façon des militants chargés d’une mission spécifique.
Le curé est aujourd’hui une espèce en voie de disparition. Le médecin s’est professionnalisé (il n’y a pas si longtemps, il sortait des facultés de philosophie), en même temps que le savoir médical devenait une science. Quant à l’instituteur, je pense qu’il est à la fois en voie de disparition et à la fois en profonde mutation. Certains appellent cette mutation professionnalisation. La question est très à la mode. Ces changements sont très actuels. Et nous y sommes plongés, qu’on le veuille ou non. Et avec ça, nos représentations de ce que nous sommes, de ce que nous voudrions être, de ce que nous ne serons plus jamais.

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